Crans-Montana : la communication publique à l’épreuve du temps zéro médiatique et du temps long judiciaire
La tragédie de Crans-Montana met en lumière les défis contemporains de la communication publique de crise : médias, réseaux sociaux, vidéos au temps zéro, enquête judiciaire. Un retour d’expérience utile pour les collectivités territoriales.

Avant toute analyse, une évidence s’impose. La tragédie survenue à Crans-Montana appelle d’abord le recueillement et la compassion. Les pensées vont aux victimes, à leurs familles, aux blessés, aux témoins, aux équipes de secours et aux soignants. Plusieurs victimes étant françaises, l’émotion a immédiatement franchi la frontière. Elle s’est installée durablement dans l’espace médiatique français, rappelant combien certaines crises locales deviennent, en quelques heures, des drames européens.
Cet article ne se place ni dans le jugement ni dans la critique à distance. Il ne s’agit pas de désigner des fautes, encore moins de donner des leçons. L’ambition est autre : tirer des enseignements opérationnels et stratégiques pour renforcer la communication publique de crise des communes, intercommunalités, départements, régions et établissements publics français, à la lumière d’un événement dont la complexité résume parfaitement les défis contemporains.
Une crise majeure, au croisement de plusieurs champs
L’incendie du bar Le Constellation n’est pas seulement un fait divers dramatique. Il est devenu, en quelques heures, une crise publique totale.
- Totale par son bilan humain, d’une ampleur exceptionnelle.
- Totale par sa dimension judiciaire, avec l’ouverture immédiate d’une enquête pénale.
- Totale par sa dimension réglementaire, interrogeant les mécanismes de prévention et de contrôle.
- Totale par sa dimension médiatique, marquée par des éditions spéciales, des images en boucle et une couverture internationale.
- Totale enfin par sa dimension émotionnelle, nourrie par la présence de victimes étrangères et par la brutalité des images diffusées.
Dans ce type de situation, la communication publique ne peut plus être pensée comme un simple accompagnement. Elle devient un élément structurant de la gestion de crise, au même titre que la coordination opérationnelle ou l’action judiciaire.
Le temps zéro : quand la communication institutionnelle arrive après l’image
L’un des enseignements majeurs de Crans-Montana réside dans ce que l’on appelle désormais le temps zéro de l’information.
Avant toute conférence de presse, avant tout communiqué, des images ont circulé. Vidéos filmées par des témoins, photographies prises sur les lieux, récits diffusés sur les réseaux sociaux, parfois en direct. Cette matière brute a structuré très tôt un premier récit, émotionnel, fragmentaire, parfois approximatif, mais extrêmement puissant.
Dans ce contexte, la communication publique ne démarre plus à l’initiative des autorités. Elle entre dans un espace déjà occupé. Elle doit composer avec :
- des images choquantes déjà vues des milliers de fois,
- des commentaires parfois accusatoires,
- des hypothèses diffusées avant toute expertise,
- et, parfois, des contenus erronés ou hors contexte.
À Crans-Montana, comme dans d’autres crises récentes, la circulation de fausses images ou d’informations inexactes a ajouté une couche de complexité supplémentaire. Ce phénomène n’est pas marginal. Il est structurel. Plus l’émotion est forte, plus l’écosystème informationnel devient instable.
Médias traditionnels et réseaux sociaux : une convergence sous tension
Il serait erroné d’opposer médias traditionnels et réseaux sociaux. En situation de crise, ils fonctionnent en interaction permanente.
Les réseaux sociaux fournissent des images et des témoignages.
Les médias les reprennent, les vérifient, les contextualisent… ou les commentent à chaud.
Les éditions spéciales amplifient la visibilité de l’événement.
Les chaînes d’information en continu installent des boucles narratives, centrées sur la recherche de causes et de responsabilités.
Dans le cas de Crans-Montana, la présence de victimes françaises a renforcé ce phénomène. En journalisme, la notion de “Mort/KM” reste une clé de lecture utile : plus un drame est perçu comme proche géographiquement, culturellement ou nationalement, plus son traitement médiatique est intense. Une station connue, fréquentée par des Français, avec des victimes françaises, devient immédiatement un sujet majeur pour les rédactions hexagonales.
Cette intensité médiatique crée une pression forte sur la communication publique. Les questions arrivent vite. Très vite. Souvent avant que les réponses ne puissent être juridiquement ou techniquement stabilisées.
Le temps long judiciaire : une contrainte incompressible
Face à ce temps zéro médiatique, la justice fonctionne selon une logique radicalement différente. À Crans-Montana, une enquête pénale a été ouverte dès les premières heures. En Suisse, comme ailleurs, cette enquête impose un cadre strict à la parole publique.
Les autorités pénales sont soumises à une obligation de réserve et de secret. Les faits doivent être établis, les expertises menées, les auditions réalisées, les contradictions levées. Ce temps est incompressible. Il ne peut pas s’aligner sur le rythme des réseaux sociaux ou des chaînes d’information.
C’est ici que se crée l’un des malentendus les plus fréquents : ce que le public ou les médias perçoivent parfois comme une réticence à répondre relève souvent d’une discipline juridique. La communication publique doit alors faire un exercice d’équilibriste : expliquer ce qui peut l’être, assumer ce qui est connu, et expliciter clairement ce qui ne peut pas être commenté à ce stade, sans donner le sentiment d’éluder.
France – Suisse : des cadres différents, des comparaisons piégeuses
La couverture médiatique française de l’affaire a rapidement fait émerger des comparaisons avec le cadre hexagonal, notamment en matière de sécurité incendie et de prévention dans les établissements recevant du public.
Or, tout n’est pas transposable.
En France, la sécurité incendie des ERP repose sur un corpus réglementaire centralisé et ancien, structuré autour du règlement de sécurité et des commissions compétentes. Le système est très codifié, très administratif, et largement connu des élus et des services.
En Suisse, la protection incendie s’appuie sur les prescriptions AEAI, adoptées au niveau intercantonal et mises en œuvre selon des logiques cantonales. Les responsabilités, les périodicités de contrôle et les acteurs impliqués ne sont pas organisés de la même manière.
Dans une crise transfrontalière, ces différences deviennent un facteur de distorsion médiatique. Des questions posées avec un référentiel français peuvent appeler des réponses suisses perçues comme insuffisantes, alors qu’elles relèvent d’un autre cadre juridique et organisationnel. Cela n’exonère rien lorsqu’un manquement est reconnu, mais cela oblige à un minimum de pédagogie institutionnelle pour éviter les jugements par analogie.
La première conférence de presse : un acte opérationnel, pas un simple rendez-vous avec les médias
La première conférence de presse organisée après le drame a cristallisé une grande partie des attentes. Elle a aussi révélé la difficulté de l’exercice pour une collectivité locale.
Une conférence de presse de crise n’est pas un moment de communication ordinaire. C’est un acte opérationnel. Elle engage la crédibilité de la parole publique. Elle structure la relation avec les médias pour les jours suivants. Elle fixe un cadre.
Dans un environnement dominé par la vidéo et les extraits courts, la forme devient indissociable du fond. Sonorisation, micros, angles de caméra, reprise des questions, stabilité du dispositif : ces éléments ne relèvent pas de l’esthétique. Ils conditionnent la lisibilité du message et la perception de maîtrise.
Un dispositif perfectible peut, malgré lui, ajouter de la tension, fatiguer les intervenants et nourrir une impression de flottement. À l’inverse, un cadre simple, stable et préparé permet de tenir une parole plus posée, même lorsque toutes les réponses ne sont pas encore disponibles. Pour se préparer à ce difficile exercice, il faut se faire assister en amont par des agences spécialisées comme Mediatraining.info la marque dédiée de l'agence Nitidis.
Victimes, familles, témoins, secours : des attentes qui ne se superposent pas
La communication publique de crise s’adresse à des publics aux attentes très différentes.
Les familles des victimes attendent de la reconnaissance, de la dignité, des informations fiables et des canaux dédiés.
Les témoins, parfois encore sous le choc, peuvent être sollicités par les médias et exposés sur les réseaux.
Les équipes de secours et de soins sont souvent mises en avant comme des figures héroïques, ce qui appelle une reconnaissance sincère, mais mesurée.
Les avocats et les experts, enfin, analysent chaque mot, chaque nuance, chaque silence.
La difficulté pour les autorités est de tenir une ligne de gravité et de respect, sans céder à l’émotion communicante ni à la tentation de la justification prématurée.
Gestion inter-pays : une dimension désormais incontournable
La présence de victimes françaises a donné à cette crise une dimension inter-pays immédiate. Cela implique une coordination accrue entre autorités locales, cantonales, nationales et consulaires. Sur le plan de la communication publique, cela suppose une cohérence minimale des messages et une attention particulière portée aux canaux d’information destinés aux familles étrangères.
Dans ces configurations, l’absence de dispositif dédié peut conduire les proches à s’informer par les médias ou les réseaux sociaux, ce qui est toujours une source de souffrance supplémentaire.
Ce que Crans-Montana enseigne à la communication publique en France
Loin de toute posture critique, ce retour d’expérience met en lumière plusieurs enseignements structurants pour les collectivités françaises :
La communication publique de crise ne s’improvise pas.
Elle doit être pensée comme un volet à part entière de la gestion de crise.
Elle suppose une préparation des élus et des cadres, un entraînement à la prise de parole sensible et une anticipation du temps zéro médiatique.
Elle nécessite un minimum de logistique, de méthode et de doctrine, notamment vis-à-vis des réseaux sociaux.
Elle impose enfin une articulation claire avec les contraintes judiciaires.
Comme le rappelle souvent l'expert Laurent Vibert dans ses accompagnements, fort de dix-sept années de carrière opérationnelle puis de huit années comme porte-parole et directeur de la communication des sapeurs-pompiers de Paris :
« La parole publique sous contrainte ne se juge pas seulement à son intention, mais à sa solidité. Et cette solidité se construit avant la crise. »
L’approche Nitidis
Chez Nitidis, nous accompagnons les acteurs publics dans cette montée en exigence. Sans posture, sans jugement, mais avec une méthode issue du terrain. Notre approche repose sur une double culture : celle du risque et de l’opérationnel, et celle du journalisme et de la communication stratégique.
Audits de dispositifs, formations des élus et des cadres, entraînement aux conférences de presse sensibles, accompagnement en situation réelle : notre objectif est de permettre aux collectivités de tenir une parole publique claire, humaine et juridiquement maîtrisée, même lorsque l’exercice leur est imposé.
Pour conclure
Crans-Montana rappelle avec force que la communication publique est aujourd’hui l’un des champs les plus exposés de l’action publique. Entre le temps zéro des images, le temps long de la justice et l’émotion légitime des sociétés, les collectivités sont placées face à des exigences inédites.
Se préparer à ces situations n’efface pas le drame. Mais cela permet d’éviter d’ajouter de la confusion à la douleur, et de préserver ce qui reste essentiel en temps de crise : la confiance.
Collectivités territoriales, établissements publics, opérateurs exposés : la communication publique de crise est désormais un enjeu stratégique. Nitidis vous accompagne pour anticiper, structurer et professionnaliser vos prises de parole sensibles, dans le respect des contraintes judiciaires et des réalités médiatiques.
